vendredi 2 mai 2008

Sin Citi

Le cinéma français connait une période pour le moins tumultueuse. Après le pavé lancé dans la mare par le "Club des 13" au sujet du financement des films "intermédiaires" (films à moyen budget - cf. article publié en mars sur ce blog), on apprend maintenant que le géant financier américain Citi envisage d'investir dans les films français. CEC Europe, filiale de Continental Entertainment Capital (elle-même filiale de Citi) s'est récemment installée à Paris, et a pour objectif de "lever des fonds sur les marchés financiers et de les investir, dans un premier temps, dans des entreprises (production, distribution), puis directement dans des films", comme le rapporte un article du Monde.fr en date du 26 avril dernier.


Reproduction de l'article d'Isabelle Régnier

Yann Le Quellec, directeur général de CEC Europe, étudie déjà "deux ou trois projets qui devraient raisonnablement aboutir" à hauteur de 150 millions d'euros, dans des entreprises françaises et européennes. La musique, la télévision et le jeu vidéo sont également dans la ligne de mire de CEC.

Des banques investissent déjà en France dans des sociétés de cinéma ; des Sofica lèvent aussi des fonds (63 millions d'euros en 2007). Mais l'action de CEC est différente. Elle intervient hors de tout cadre réglementaire, et donc sans limitations quantitatives. Dans les années qui suivent, CEC Europe compte, si tout se passe bien, investir dans trois projets environ, autour de 50 millions d'euros chacun, toujours auprès d'entreprises, "mais aussi directement sur des films", explique Yann Le Quellec.

Cette pratique dite du slate financing s'est développée aux Etats-Unis. Elle consiste à mettre les fonds levés à la disposition des studios pour qu'ils les investissent exclusivement dans les budgets de leurs prochains films. Aux Etats-Unis, la Société générale, Merrill Lynch, Deutsche Bank ou encore Goldman Sachs ont identifié le cinéma comme potentiellement rentable et déconnecté des fluctuations des marchés financiers.

En quatre années, 12 milliards de dollars ont ainsi été investis dans le cinéma, essentiellement aux Etats-Unis. Warner a financé de cette manière Batman Begins de Christopher Nolan ou La Jeune Fille de l'eau de M. Night Shyamalan. Depuis les Etats-Unis où elle a été créée en 2007, CEC a investi dans le film The Spirit de Frank Miller, en préparation. Elle a aussi investi dans un fonds consacré aux investissements asiatiques de la maison de production américaine Weinstein Company, et dans un autre monté pour la minimajor européenne Wild Bunch, qui s'est retrouvée pionnière en Europe dans l'utilisation de ce type de financement.

LE DIABLE DANS LES DÉTAILS

Les 150 millions d'euros annoncés pour la France restent modestes par rapport aux investissements similaires aux Etats-Unis - taille du marché européen et crise boursière obligent. "Seuls les projets de qualité trouveront à se financer, affirme Yann Le Quellec. Cela tombe bien : nous sommes là pour durer." Cette société entend populariser un mode de financement qui présente l'avantage de soulager le producteur du laborieux travail de quête de financements. Il pourrait réduire certains effets pervers inhérents au système de production français, comme la multiplication des partenaires financiers qui, sur les gros films, prive bon nombre de producteurs de leurs recettes d'exploitation.

Yann Le Quellec est conscient de la prévention que peut susciter l'arrivée d'une société américaine liée à la haute finance dans un cinéma français protégé par un cadre réglementé. Il assure que la "diversité culturelle" est au coeur de son modèle : "Nous devons investir dans des films à budgets variables, les gros et les petits, mais aussi les moyens qui ont souvent un bon potentiel à l'international."

Yann Le Quellec, 33 ans, diplômé d'HEC et "cinéphile", a fait ses armes dans la banque d'affaires. Il a connu CEC alors qu'il levait des fonds pour le compte de Wild Bunch. Il y a trois ans, il a cofondé la Sofica Cinémage, avec laquelle il a investi plus de 8 millions d'euros dans une trentaine de films français, qui vont de La France de Serge Bozon aux deux films en préparation de Jean-François Richet sur Jacques Mesrine.

CEC ciblera ses investissements en fonction de la "vision stratégique" des producteurs et distributeurs et de la "diversité" de leurs projets. Libre de produire ainsi les films de son choix, le producteur sera tenu, pour qu'il bénéficie de cet argent, de respecter un certain nombre de règles qui "ont vocation à aligner les intérêts du financier et du producteur". L'un et l'autre se rémunéreront sur les recettes des films produits en partenariat.

Entre les règles imposées par le financier et la liberté du producteur, pourrait-il y avoir conflit ? "Le diable peut se nicher dans les détails", estime le producteur Edouard Weill. Ce dernier, après avoir produit douze films aux budgets très différents et qui ne lui ont pas rapporté un centime lors de leur première exploitation en salles, accueille l'initiative favorablement. "Tout dépend de la personne qui est derrière le projet. En l'occurrence, j'ai plutôt confiance."

E.S.

1 commentaire:

Teobul a dit…

enfin... si des pros eux-mêmes sont confiants... mais quand même, ne risque t-on pas de voir à terme de plus en plus de films à la "mode us" produits en France ?